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Phébus et Borée

(Recueil 1, Livre 6, Fable 3)

 

 

 

Borée et le Soleil virent un Voyageur

Qui s'était muni par bonheur

Contre le mauvais temps. (On entrait dans l'Automne,

Quand la précaution aux voyageurs est bonne)

Il pleut ; le Soleil luit ; et l'écharpe d'Iris

Rend ceux qui sortent avertis

Qu'en ces mois le manteau leur est fort nécessaire ;

Les Latins les nommaient douteux pour cette affaire.

Notre homme s'était donc à la pluie attendu :

Bon manteau bien doublé ; bonne étoffe bien forte.

Celui-ci, dit le Vent, prétend avoir pourvu

A tous les accidents ; mais il n'a pas prévu

Que je saurai souffler de sorte

Qu'il n'est bouton qui tienne : il faudra, si je veux,

Que le manteau s'en aille au Diable.

L'ébattement pourrait nous en être agréable :

Vous plaît-il de l'avoir ? Eh bien, gageons nous deux,

(Dit Phébus) sans tant de paroles,

A qui plus tôt aura dégarni les épaules

Du Cavalier que nous voyons.

Commencez. Je vous laisse obscurcir mes rayons.

Il n'en fallut pas plus. Notre souffleur à gage

Se gorge de vapeurs, s'enfle comme un ballon,

Fait un vacarme de démon,

Siffle, souffle, tempête, et brise en son passage

Maint toit qui n'en peut mais, fait périr maint bateau :

Le tout au sujet d'un manteau.

Le Cavalier eut soin d'empêcher que l'orage

Ne se pût engouffrer dedans.

Cela le préserva ; le Vent perdit son temps :

Plus il se tourmentait, plus l'autre tenait ferme ;

Il eut beau faire agir le collet et les plis.

Sitôt qu'il fut au bout du terme

Qu'à la gageure on avait mis,

Le Soleil dissipe la nue,

Recrée, et puis pénètre enfin le Cavalier,

Sous son balandras fait qu'il sue,

Le contraint de s'en dépouiller.

Encore n'usa-t-il pas de toute sa puissance.

Plus fait douceur que violence.

 

JEAN DE LA FONTAINE  

Livre 6, Fable 3

 

 

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